Singapour: La Danse du Lion et les Trésors Cachés de la Cité-État

temp_image_1771301180.794949 Singapour: La Danse du Lion et les Trésors Cachés de la Cité-État

Chaque mois, nous vous invitons à une immersion dans le quotidien de la vie singapourienne. À travers des images captivantes, notre objectif est de vous révéler les joyaux cachés de cette cité-état dynamique et multiculturelle. Aujourd’hui, alors que le Nouvel An chinois bat son plein, rejoignez-nous pour assister à la danse du lion, un spectacle emblématique qui, bien qu’absent de la faune locale, est devenu au fil des siècles l’un des symboles les plus reconnaissables de cette fête traditionnelle.

Quatre danseurs, courbés sous une montagne de soie orange flamboyante, se préparent. Leurs genoux fléchissent, leurs bras s’étendent dans l’attente. Au moment précis où le tambour retentira, la bête prendra vie. Le lion rugira, bondira, et ses yeux ronds scintilleront d’énergie. Mais pour l’instant, tout est suspendu : un souffle collectif, comme si Chinatown retenait son souffle. Chaque Nouvel An chinois à Singapour, ce spectacle enchanteur recommence, captivant petits et grands.

Les façades de South Bridge Road, ornées de lampions dorés et rouges, créent une ambiance festive et chaleureuse. L’odeur sucrée des ananas et des gâteaux de riz gluant embaume l’air, préparant la scène à l’arrivée de cette créature mythique.

L’Histoire Fascinante de la Danse du Lion

L’histoire de la danse du lion remonte à la Chine ancienne. La légende raconte qu’une créature féroce nommée Nian descendait des montagnes chaque veille du Nouvel An pour semer la terreur parmi les habitants. Désespérés, ils découvrirent que Nian craignait trois choses : la couleur rouge, les bruits forts et… le lion. Faute de fauves authentiques, ils en fabriquèrent un en papier et en bambou, imitèrent ses mouvements et battirent des tambours et des cymbales pour chasser le monstre. Nian finit par s’enfuir, et depuis lors, la danse du lion est pratiquée pour éloigner les mauvais esprits et attirer la chance.

L’art de la danse du lion s’est ensuite transmis de génération en génération, porté par les communautés du Sud de la Chine, et a voyagé avec les migrants vers l’Asie du Sud-Est. À Singapour, il a pris racine au début du XXᵉ siècle dans les ruelles animées de Kreta Ayer. À cette époque, chaque clan avait sa propre troupe, ses couleurs distinctives et son style unique. La plus ancienne troupe de la cité, Yi Yi Tang, est née en 1920 et est devenue la Hok San Association en 1939, du nom d’une région cantonaise. Son siège social est toujours situé au 21 Kreta Ayer Road, au cœur de Chinatown.

Dans les années 60, une autre association, Chin Woo, a introduit la version “du Nord”, plus acrobatique, avec un pelage hirsute et une mâchoire spectaculaire. Ce lion est d’ailleurs représenté sur les anciens billets de dix dollars singapouriens. Aujourd’hui, les troupes s’entraînent sous l’œil vigilant des maîtres, la plupart étant affiliées à la Singapore Wushu Dragon & Lion Dance Federation, qui encadre plus d’une centaine de groupes sur l’île.

La danse du lion est bien plus qu’une simple performance : c’est un véritable sport d’endurance. Deux danseurs composent le lion : l’un à l’avant manie la tête et les yeux, tandis que l’autre à l’arrière anime le corps et la queue. Ensemble, ils doivent respirer au même rythme, comme un seul organisme. Avant la saison du Nouvel An, ils répètent parfois pendant des heures chaque soir, dans des parkings ou des hangars prêtés par des temples, jusqu’à ce que le mouvement devienne instinctif.

Certains numéros, appelés high-pole lion dances, atteignent des sommets littéraux en se déroulant sur des poteaux métalliques de 3 mètres de haut. Les danseurs effectuent des sauts audacieux, équilibrant la tête du lion dans le vide avec une précision impressionnante. Un faux pas et il faut espérer que le lion retombe sur ses pattes…

Le moment le plus attendu s’appelle cai qing, qui signifie “cueillir le vert”. Le lion découvre des feuilles de laitue suspendues à quelques mètres du sol, parfois agrémentées d’oranges en quartiers. Après une série de bonds spectaculaires, la bête attrape sa récompense, mastique bruyamment les feuilles puis les recrache sur les spectateurs pour leur porter chance. Dans sa gueule, une enveloppe rouge, le ang bao, contient un billet de remerciement. Une superstition populaire affirme que plus le lion saute haut, plus grande sera la chance au cours de l’année. Les commerçants n’hésitent donc pas à engager les troupes les plus acrobatiques dont la performance peut coûter plusieurs milliers de dollars.

Autrefois réservée aux associations communautaires, la danse du lion s’est professionnalisée. Certaines troupes vivent de leurs prestations, multipliant les événements d’entreprise, les mariages et les inaugurations. Le lion apporte désormais la prospérité jusque dans les centres commerciaux climatisés. Cependant, l’art reste fragile : la fabrication des têtes de lion, longtemps artisanale, se raréfie. À Singapour, il ne resterait qu’un seul maître fabricant traditionnel, qui perpétue à la main la technique du papier mâché et du bambou. Les modèles importés de Chine, en fibre synthétique, dominent désormais le marché.

À Singapour, le lion est un archaïsme vivant : un animal qui n’existait sur son territoire que sous la forme de légendes est devenu gardien de sa prospérité. Sa tête s’agite, ses moustaches frémissent, ses yeux s’allument, et quand les tambours s’emballent, on entend juste un rugissement millénaire, venu d’un autre temps, qui fait vibrer la Cité du Lion.

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